Le président de la Métropole bordelaise reconnaît que la congestion du trafic est préoccupante. Il présente une série de mesures, notamment pour accélérer les travaux sur la rocade.

« Sud Ouest » Quel est votre diagnostic ?
Alain Juppé.
La situation est mauvaise et s’aggrave. La circulation qui avait eu tendance à stagner les années passées, est repartie à la hausse du fait de la croissance démographique, de la reprise économique qui génère un trafic supplémentaire. Tout ceci aboutit à une congestion très préoccupante. Cela complique beaucoup la vie quotidienne, j’en ai conscience. Une des causes de nos difficultés est liée au fait que Bordeaux est un point très important sur un axe de trafic Nord -Sud européen, avec 9000 camions par jour à la frontière espagnole.

C’est la conséquence négative de l’attractivité de Bordeaux ?
Les agglomérations qui perdent de la population n’ont pas ce genre de problèmes. Nous n’avons pas été imprévoyants puisque nous avons massivement investi depuis vingt ans dans les mobilités. Nous sommes aujourd’hui un peu dépassés par le succès. Et il faut que nous reprenions l’initiative.

Quelles sont les solutions ?
La priorité absolue est à la mise à deux fois trois voies de la rocade et des accès à la rocade. Il y a toute une série de travaux à entreprendre aux débouchés des autoroutes. Aujourd’hui, ces travaux sont financés à 50/50 par l’État et la Métropole, soit 100 millions d’investissement en cours. Je fais une proposition pour gagner dix ans : que les sociétés autoroutières concessionnaires réalisent ces travaux en contrepartie d’une augmentation de la durée de leur concession. Elles sont prêtes à le faire. La législation européenne fait obligation de mettre en concurrence, mais si on ouvre un appel d’offres, cela prendra trop de temps. Le fait qu’il y ait une continuité entre les autoroutes dont ils sont concessionnaires et l’entrée sur la rocade justifie cet adossement. Je l’ai demandé au gouvernement. Sur la partie non concédée, je souhaite aussi que la rocade, qui est une voie d’État, soit transférée à la Métropole.

Le grand contournement refait surface, une solution d’hier est-elle valable pour demain ?
Oui. 15 % du trafic de la rocade, c’est du transit international. 15 %. Cela fait la différence entre la congestion et la fluidité. Cette agglomération ne doit pas être la seule à ne pas avoir de grand contournement. C’est la responsabilité de l’État. Pourquoi ne pas essayer de détourner le trafic avec un barreau qui pourrait aller de Mussidan à Langon et alléger le trafic sur la rocade ? Je propose aussi une autoroute exclusivement réservée au poids lourds.

Des barreaux financés comment ?
Il faut reprendre l’idée d’une taxe sur les poids lourds, c’est incontournable. Il est tout à fait légitime qu’ils participent à l’entretien de la voirie qu’ils empruntent.

On a connu de gros blocages lors de l’écotaxe…
Il faut choisir les blocages.

Votre proximité avec Édouard Philippe peut-elle faire avancer le dossier ?
La proximité avec le Premier ministre n’est pas la proximité avec Bercy ! Je lui en ai parlé, j’en ai parlé au président de la République. Nous continuerons dans les mois à venir.

Et la solution du train ?
Il faut compléter ces mesures par le développement du fret ferroviaire et le ferroutage. C’est un véritable échec national. On nous a expliqué que la LGV libérait des sillons pour le ferroutage. La SNCF est incapable ou n’a pas la volonté de le faire. Concernant les TER, nous ne sommes pas bons. Il faut que la Région s’engage dans leur développement notamment sur la ceinture de la Métropole, ce qui pourrait soulager la circulation. Il faut créer un syndicat mixte des transports. La Région est empêtrée et travaille à un scénario à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine. Il faut un syndicat des transports girondins. C’est une urgence à court terme.

Quelles sont les pistes pour soulager la rocade à court terme ?
Il faut donner la priorité au covoiturage. Nous avons du mal à le généraliser. On a 1,3 passager par voiture. Si on était à 3, on diviserait le trafic par deux. On pourrait lui réserver la bande d’arrêt d’urgence, ou une troisième voie d’autoroute. Il faut également créer des cars express régionaux, comme cela existe ailleurs.

Et l’interdiction des poids lourds aux heures de pointe ?
C’est une idée intéressante à condition de pouvoir les stocker. Il faut trouver des espaces suffisants au nord et au sud de Bordeaux. Et les communes ne se précipitent pas pour les accueillir. Et puis si l’on réinjecte des centaines de poids lourds au même moment, ça risque d’être difficile à gérer. Le projet est à étudier.

Une rocade payante ?
Je n’y suis pas favorable. Il faut être réaliste. Ces solutions vont prendre du temps… Peut-être sera-t-on amené à des solutions plus coercitives si la situation venait à se dégrader.

Pour que les gens laissent leur voiture, il faut aussi des transports en commun à la hauteur ?
Nous avons déjà un très bon réseau de transports en commun. Et dans ce plan d’ensemble, nous avons mis en place un schéma très ambitieux. La ligne D du tram ira du Haillan à l’aéroport. Il y aura huit liaisons nouvelles pour les BHNS (bus à haut niveau de service) durant les dix prochaines années. Nous allons développer fortement l’offre de trams et de bus.

Concernant les ponts de Bordeaux, allez-vous rouvrir le pont de pierre aux voitures ?
On refera le point début 2018. Je n’ai pas pris cette décision tout seul. Il y a un comité de pilotage avec les maires concernés. Il s’agit d’une décision collective. D’après ce qu’on me dit, c’est un succès qui libère la circulation des vélos. En aval du pont de pierre, il n’y a pas de dégradation de la circulation. Elle existe en revanche en amont vers Bouliac, en raison des travaux sur le pont Saint- Jean et ceux du futur pont Simone Veil. Mais rouvrir ce pont aux voitures serait un très fort signal de retour en arrière. On parle parfois du pont de pierre comme un paradis perdu. C’était l’enfer puisqu’on ne pouvait pas circuler. Il fallait une demi-heure pour le franchir.

Vous êtes hostiles aux voitures ?
Je ne suis pas anti-voiture individuelle. La part de la voiture restera importante à condition que ce soit des véhicules différents, électriques, non polluants. Mais il faut quand même développer des alternatives sinon nous n’y arriverons pas. Il n’y aura pas de place dans la Métropole pour deux à trois voitures par foyer. Cela ne peut plus exister. Il faut un report vers d’autres modes de transports. La situation ne s’arrangera pas si les modes de déplacement ne changent pas.

Alain Juppé : « Nous sommes aujourd’hui un peu dépassés par le succès ».© Photo Guillaume Bonnaud

Reste que les parkings relais installés à côté du tramway sont saturés…
Je me bats avec mes services car on a vu trop juste. Je fais tout pour augmenter leur capacité. Il faut des parkings plus grands, davantage de parkings et les étendre au départ des lianes de bus. Il y a un effort à faire.

Le pont Mitterrand sur la rocade est aussi très embouteillé…
Sur le pont Mitterrand, il existe un goulet en raison d’une réduction à deux voies à cause d’une piste cyclable. L’État doit engager des travaux et la supprimer en 2018-2019, ce qui permettra de fluidifier le trafic.

Pouvez-vous promettre aux automobilistes que la situation va s’améliorer ?
Tout ne dépend pas de la Métropole. Il y a deux autres acteurs majeurs ; l’État pour la réglementation et pour les grandes infrastructures et la Région pour le ferroviaire et les transports express régionaux. C’est bien ensemble que l’on y arrivera. Mais il y a des progrès à faire. Je ne peux pas promettre que la circulation va devenir fluide, que l’on prendra sa voiture le matin et que l’on pourra stationner devant son bureau. Cela n’existe plus dans les agglomérations. L’amélioration passera par de meilleures infrastructures mais aussi par la modification des comportements des uns et des autres. Il faut se préparer à changer ses habitudes.

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