Aéroport de Pau-Uzein : l’atterrissage forcé de Jean-Luc Cohen

Jean-Luc Cohen, 67 ans, a du mal à tourner la page, après trente ans passés à la direction de l’aéroport de Pau-Pyrénées.

 

Il tourne la page à regret : pendant trente ans, Jean-Luc Cohen a été second puis à la tête de l’aéroport de Pau-Pyrénées.

« On m’a mis à la retraite alors que je ne demandais rien… » Confidence : à 67 ans, il en coûte à Jean-Luc Cohen de revenir sur terre, après trente ans aux commandes de l’aéroport de Pau-Uzein, devenu entre-temps aéroport de Pau-Pyrénées. Comme directeur adjoint d’abord, à partir de 1988, puis comme directeur en titre, de 1994 à fin 2017. « J’ai du mal à avaler qu’on puisse passer de dix à douze heures de travail par jour à zéro. Bêtement, je n’ai rien préparé pour ma retraite… »

« Son » aéroport lui manque déjà. Il se souvient de la bascule qui s’est faite « comme par enchantement » entre l’ancienne et la nouvelle aérogare, en 2002. « Cet aéroport a une âme ! Savez-vous qu’il est le seul à tout faire par lui-même : la sécurité, la propreté, l’assistance tant aux avions qu’aux passagers ? Il m’est arrivé de porter les valises, pour donner l’exemple… »

Cependant, le tarmac palois ne voit plus que 600 000 passagers par an. « J’ai ‘‘vécu’’ un aéroport qui ne se portait pas trop mal, mais parfois ce ‘‘pas trop mal’’ a fait qu’il n’a pas suscité beaucoup d’intérêt de la part des élus locaux… Le centre de Météo France, par exemple, on aurait dû le garder cent fois. »

Croche-pieds bigourdans

Tout le contraire, selon lui, des voisins tarbais, dont l’aéroport a pourtant frôlé l’abîme : « Politiquement, Tarbes a toujours été meilleur que nous. » Mais M. Cohen n’oublie pas les coups de Jarnac des Bigourdans. En 2003, son aéroport ayant enfin obtenu un Pau-Londres opéré par Ryanair (300 000 euros par an payés à la compagnie), Air Méditerranée, qui desservait l’aéroport de Tarbes-Lourdes-Pyrénées (Ossun), l’a attaqué en justice pour concurrence déloyale. In fine, en 2014, l’Europe a condamné Pau à rembourser l’argent versé à Ryanair.

L’année suivante (2004), Tarbais et Lourdais ont obtenu – moyennant une contribution de 2 millions d’euros par an de leurs collectivités – des dessertes d’Air France, au titre de l’obligation de service public. Cela au mépris de plusieurs critères. Dont celui voulant que l’aéroport le plus proche (en l’occurrence Pau-Pyrénées) se trouvât à plus d’une heure de trajet. Or, sauf à rouler à moins de 45 km/h sur l’autoroute A64 entre Tarbes et Pau… Bref : « Chaque fois qu’ils ont pu nous faire une crasse, ils nous l’ont faite », constate Jean-Luc Cohen. Come back : « 600 000 pour Pau, ce n’est pas un chiffre normal (1). C’est que les choix qui ont été faits vis-à-vis d’Air France et de Ryanair – notez que j’en suis solidaire – ne sont pas les bons. Quand on a arrêté avec Ryanair, en mars 2014, on a rétabli les comptes, mais on a perdu 200 000 passagers par an. »

Dans le tourisme autogéré

Rien ne le destinait à la direction d’un aéroport. Si ce n’est son aptitude à « faire 20 sous avec 19 », comme il dit : « À l’époque, l’aéroport perdait beaucoup d’argent et il fallait un gestionnaire pour remettre ça d’aplomb. Ce que j’ai réussi à faire en deux ans. »

Titulaire d’une licence de sciences-éco, Jean-Luc Cohen, natif de Riom, en Auvergne, avait débuté dans « le tourisme autogéré » (sic). Il faut comprendre par là que le jeune directeur de village de vacances qu’il était alors passait à son tour la serpillière. « Polyvalence et partage des tâches étaient la règle. »

Il s’est ensuite un peu ennuyé à la direction d’un grand hôtel de Toulouse. Jusqu’à ce qu’il tombe sur une annonce d’emploi publiée dans « Le Point » : « Les gens qui devenaient alors directeurs d’aéroport venaient souvent de compagnies aériennes. J’avais davantage l’ambition de développer un service d’accueil. » La vie en a décidé autrement.

À l’aéroport de Pau, le nouveau retraité, malgré lui, a dirigé jusqu’à 185 personnes, alors que le trafic avait franchi la barre des 800 000 passagers. L’effectif est redescendu aujourd’hui à 154.

Trente ans de vie en Béarn n’en ont pas fait un Palois chauvin pour un sou, même s’il raffole du spectacle sportif que produisent l’Élan, la Section Paloise, le Pau FC, voire le hand à Billère. Il aimait davantage encore voir ses trois fils – ils ont aujourd’hui de 18 à 29 ans – jouer au foot avec Bourbaki. C’était, naguère, son unique sortie, en dehors de sa bulle aéroportuaire…

(1) L’aéroport de Biarritz est à 1,150 million de passagers, celui de Tarbes-Lourdes-Pyrénées à 450 000.

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